Marjorie Lombard
Docteure en Psychopathologie et Psychanalyse
Psychologue sexologue et conseillère en santé sexuelle
Clinicienne hospitalière (CH Roubaix) et chargée d'enseignements universitaires
Marjorie Lombard
Docteure en Psychopathologie et Psychanalyse
Psychologue sexologue et conseillère en santé sexuelle
Clinicienne hospitalière (CH Roubaix) et chargée d'enseignements universitaires

Sexualité controversée

soins palliatifs

Revenons aux sources des mots. La racine des termes « sexualité » et « controverse » nous serons bien utiles afin d’appréhender les réflexions à venir, à savoir les coins reculés où repose l’érotisme, en marge des pratiques sexuelles étiquetées « normales », que nous parlions en terme statistique ou de conformité.

Etymologiquement, le terme de sexualité et son ensemble de dérivatifs (sexe, sexué, etc.) nous conduit à la racine latine de « couper ; diviser » ou « accompagner ». Qu’il s’agisse de la séparation des sexes depuis le récit originel de la création biblique (du jardin d’Eden où Adam et Eve finiront par être chassés pour avoir goûté au fruit défendu de l’arbre de la connaissance) ou de la complémentarité des sexes (contraints de « gagner leur pain » et d’ « enfanter dans la douleur » pour leur propre survie et celle de leur espèce), cette racine nous en dit long sur l’appréhension de la sexualité par l’Homme

. Les traditions monothéistes aborderont, à partir de là, la sexualité sous l’angle de la morale. Nus sans se faire mutuellement honte, Adam et Eve sont ensuite poussés par la pudeur à se recouvrir le sexe d’un pagne. C’est que la « faute » du couple primitif fait naitre la sexualité et son lot de culpabilité mais, avec elle, pourrions-nous apercevoir un commencement d’érotisme, de suggestion ? L’ère de l’exhibition est encore loin. Mais plus récemment dans l’histoire, nous assistons au recul progressif du pouvoir religieux en faveur d’un pouvoir tout aussi influent, si ce n’est davantage sur les mœurs sexuelles, la médecine. Avec elle, les limites changent radicalement de composition. Cette évolution se soutient d’une transition notable passant d’une morale religieuse par le biais du jugement du fait du péché commis et de sa sanction ; à une sentence médicale par le biais du diagnostic et de son étiquette.

Désormais, l'autorité n'est plus incarnée par la religion mais par la science. Esther Perel parle à ce titre, de la version laïque de notre vieille culpabilité religieuse, à savoir la normalisation amenant son lot d’effets secondaires perçus sous le prisme terrible et actuel de l’anxiété de la performance. De l’art de la sexualité avec le plaisir des sens, passerions-nous à l’injonction du sexe répondant aux normes d’efficacité ? La question des limites affinent le savoir concernant le corps et la psyché, du sceau de l’extra ordinaire pour l’un et du pathologique pour l’autre. Nous assistons au passage de « ce qui m’est autorisé à faire et à ne pas faire » (au nom d’une morale religieuse) à « ce qui est physiquement possible ; voire psychologiquement admis » (au nom d’un savoir médical). Si la révolution sexuelle de la deuxième moitié du 20ème siècle semble donner des ailes en matière de sexualité, levant les tabous, il semblerait qu’elle soit finalement toute relative, marqués comme nous sommes par la philosophie des temps moderne. Qu’en est-il des pratiques sexuelles hors champs ? L’étiquette détient le pouvoir de faire écran, nous voilant l’expression ludique de certains jeux sexuels où les prises de pouvoir, bien que censurés dans la vie réelle, nourrissent la vie érotique. Le théâtre du sexe pourrait bien agir tel une catharsis.

« Le modèle de l’acte sexuel qui fait exister les êtres divins, c’est l’union de la terre Gaya et du ciel Ouranos. La terre féminine et la puissance qui supporte tout ce qui existe. Elle reçoit les œuvres érotiques du ciel, puissance masculine, et accouche du monde. Elle porte les êtres à la lumière et les nourrit. Du coït originel vont naître les titans qui, à leur tour, engendreront les premiers dieux. » Guilia Sissa « Quand les dieux s’intéressent au sexe » (Le point, hors série, Juillet 2016)

Le poète Hésiode nous conte comment Eros, puissance du désir primordial et incarnation de la pulsion créatrice, a surgi du Chaos permettant à Ouranos, dieu du ciel, et Gaya, déesse de la terre, d’engendrer ensemble le reste du monde. C’est qu’en matière de sexualité, les dieux de l’Olympe ne connaissaient aucune limite : usant de la ruse ou de la violence pour parvenir à leur fins et séduire les mortel(le)s. Ces mythes se soutiennent de la théorie de la catharsis selon Aristote, suscitant des pulsions en tout genre chez le lecteur. Le pouvoir de ces récits réside ainsi en le rééquilibrage des émotions. Dans l’ombre du désir, il y a l’agressivité, le pouvoir, la volonté de faire de l’autre un objet : telles sont les composantes de l’érotisme. C’est que la passion se nourrit du risque et de l’aventure contrairement à l’instinct de nidification davantage en lien avec notre besoin de sécurité. L’intimité et l’érotisme incarnent respectivement la phase de stabilité et de croissance et aucune ne pourrait se prévaloir de tenir le monopole. « Atteindre le septième ciel » par les chemins les plus longs tout en « gardant les pieds sur terre » préservant la sécurité nécessaire à l’expression d’une liberté retrouvée.

Dans cet espace entre le ciel et la terre, naissent les Hommes et d’après les récits mythologiques, de l’union de la force émettrice du ciel et de celle, qualifiée de réceptrice, de la terre. Ce subtile mélange d’érotisme et d’intimité nous dévoile aujourd’hui encore les deux ingrédients essentiels à l’alimentation du désir dans le couple. Celui-ci prend son essor dans la passion qui le fit naitre mais c’est auprès de la séparation qu’il trouvera secours pour perdurer. Songeons un instant au tout petit et à la symbiose tellement caractéristique de cette période périnatale, qualifiée de « préoccupation maternelle » par Winnicott. De cette passion maternelle (fusion), un enfant va naitre en tant que sujet distinct mais ce n’est qu’à la condition de cette première intimité, gage de sécurité affective, qu’il pourra expérimenter les séparations d’avec sa figure maternelle. Cette solitude éprouvée en la présence de l’autre témoigne du lien d’attachement comme élément essentiel au retrait, assuré comme il est de la continuité du lien d’avec son objet d’amour. C’est au creux de cet espace ainsi formé qu’un sujet vient au monde une seconde fois : c’est l’aire transitionnelle de Winnicott. Quelque soit sa nature, l’élément qui s’inscrit entre l’enfant et sa figure maternelle prend des allures d’objet transitionnel étayant, par le jeu et son espace de créativité qui lui est inhérent, la naissance du « Je » de l’enfant. Pour s’adapter à cette phase évolutive, l’enfant va créer une objet dont la qualité essentiel est qu’il symbolise la figure d’attachement. Cet autre, désormais perçu comme distinct, est garant de cet entre deux. Sans lui, c’est la mort du Sujet psychique.

Et si cet objet transitionnel, composant un « pont » entre l’enfant et son objet d’amour, trouvait à se rejouer au sein de cette seconde passion affective que représente le couple ? Investir, mais d’abord reconnaître, l’espace nous séparant de l’autre, c’est lever l’illusion d’une connaissance totale de l’être aimé, c’est permettre que l’histoire évolue, une fois la passion amoureuse des débuts, dépassée. Précisément, l’autre (le tiers) constitue une présence tierce fondamentale, à savoir, que le partenaire m’échappe, dans l’absolu, qu’il ne m’appartient tel un objet, ainsi capable d’investir un autre que moi ou d’être objet désiré par un autre, à mes dépends, à priori. Cet autre, à l’ombre duquel évolue le couple, attise sans doute le mystère chez le partenaire et, par la même occasion, le désir. Qu’il soit incarné (dans des jeux érotiques : jouer à être quelqu’un d’autre, échangisme, etc.) ou fantasmé (convocation imaginaire pour renforcer l’excitation sexuelle) : l’autre se poserait au sein de cet entre deux garantissant, au couple, sa survie. A le nier, cet autre risquerait bien de s’introduire comme un indésirable dans le lit conjugal. Respecter cette distance incompressible, c’est admettre qu’elle peut alimenter le feu du désir, comme le carburant nécessaire à l’alimentation du mouvement vers le partenaire. Cette curiosité nous pousse à poursuivre la découverte de celui ou celle qui partage notre vie, parfois depuis très longtemps. Je serais bien tentée d’envisager cet espace comme un stigmate de l’aire transitionnelle dans le sens où la créativité et le jeu y tiennent une place essentielle. Pour autant, ces aspects ont tendance à déserter la vie adulte, détrônés par les enjeux de performance et de contrôle. C’est au cœur de la sexualité que nous pouvons leur donner un nouveau souffle pour le plus grand bonheur de notre couple, s’exprimant à travers le fantasme, force créatrice transcendant la réalité.

« Le fantasme est une alchimie dans laquelle ce fouillis d’éléments psychiques se transforme en or pur, celui de l’excitation érotique. » (Esther Perel, p. 238)

Longtemps banni sous la pression catholique, élevé au rang de pêché, le fantasme aura vite fait d’être interprété comme le symptôme pervers d’un être malade et dangereux, ou, à moindre mesure, frustré dans sa vie sexuelle. Au contraire, il se pose aujourd’hui comme la composante naturelle de la sexualité, témoin de cette liberté qui nous reste encore en tant que sujet distinct, de rêver.

Alors, à la question de savoir ce que représente votre quête du Graal dans le domaine de la sexualité, que répondriez-vous ? A la faveur des concepts du jeu, de la liberté, de l’érotisme, et d’entre deux, je répondrai qu’à l’attachement et à l’intimité qui y est inhérente, le fantasme constitue ce « pont », entre soi et l’autre. Il peut bien souffrir des intempéries extérieures ou même de l'usure du temps, mais il demeure : à ses propriétaires d'en prenne soin. C'est de cette rencontre depuis deux rivages qu'il prend vie. Qu'importe l'allure qu'il prenne ou même sa composition, l'essentiel reste sa fonction de liaison. A défaut de sa présence, métaphore du fantasme, c'est à un barrage que se risque le couple. Il peut bien dépasser l'entendement pour bon nombre d'entre nous. Bien entendu, puisque nulle limite à l'imagination.

C'est lui qui me permet de te rejoindre dans des éprouvés de fusion corporelle, et ce même pont qui me permet de m’éloigner dans un retrait sensoriel, dans un égocentrisme nécessaire, sachant que tu ne me reprocheras pas ces absences, sachant que tu es là, que tu m’attends, de l’autre côté.


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